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HOTEL DE LA MARINE : La profanation du Temple
Au moment où les élus s'interrogent sur «l'identité nationale», l'État, garant du patrimoine, veut brader l'hôtel de la Marine, emblème des valeurs françaises et maritimes, haut lieu de notre histoire.
© Marine Nationale
On vend...
Le 8 mai 2009, tel Louis XVI inspectant la flotte rassemblée à Cherbourg, Nicolas Sarkozy accourait à Toulon pour passer en revue les forces navales françaises et célébrer le débarquement de 1944, habit rouge brodé d'or et lancer de pétales en moins. Ému par les exploits des alliés de la Seconde Guerre mondiale, le président de la République en appelait à la « mémoire vivante » de la France. Tout retourné, Momus se demandait néanmoins si quelque génie perfide ne lui avait pas soufflé des mots piégés. À l'entendre scander : « Ne pas oublier ! Ne pas oublier ! », le dieu de l'ironie pensait à Louis XVI, roi si amoureux de sa Marine qu'après avoir quitté Versailles il l'avait installée, en décembre 1789, tout près de son palais, dans le prestigieux hôtel construit par Gabriel et par Soufflet, à quelques pas de la terrasse des Tuileries. Et dire que notre président, chef des Armées, séduit par les démons de la rentabilité, s'était laissé entraîner volens nolem vers un projet de bourgeois balzacien, tenté par la spéculation immobilière !
19 ooo m2 place de la Concorde, 553 pièces, admirablement situé au cœur de Paris, sur une place où se sont tissés plus de deux siècles de notre histoire, vue imprenable : pour être plus explicite, la « petite annonce » devrait mentionner que les centaines de pièces sont dénombrées grâce au découpage des locaux d'origine en cellules exiguës, tout aussi « historiques » que les somptueux salons (comme la chambre des frotteurs).
Le palais, de plus en plus déstructuré, est cependant resté, du xvme siècle à nos jours, un foyer d'activités de l'intelligence nationale et d'initiatives mémorables. Pour une bonne affaire (on espérait en tirer entre 400 et 500 millions d'euros), c'en serait une. À tous les coups plus lucrative que la vente de l'Imprimerie nationale, suivie d'un rachat calamiteux, ou que la liquidation des hôtels Kinsky, de Fleury, de Montesquieu, de Croisilles et de Vigny. Rappelons à nos amis que ces deux derniers édifices, étourdiment affectés à la direction du Patrimoine en 1965 et 1982 pour abriter la bibliothèque de l'Architecture et du Patrimoine, ont vu leurs collections aliénées à Charenton. Difficile de faire mieux dans le symbole.
On rase-Le danger qui pèse sur l'avenir de l'hôtel de la Marine découle, comme chacun sait, d'un grand projet présidentiel. Au début de l'année 2008, le ministère de la Défense annonçait le regroupement des états-majors des trois corps d'armée (Terre, Air, Mer), soit quelque 10 ooo personnes, dans un « Pentagone à la française ». En 2014, le chef d'état-major et le millier de marins qui occupent l'hôtel de la place de la Concorde sont donc priés de lever l'ancre pour atterrir dans le XVe arrondissement, sur le site Balard, où les plus grands hydrauliciens français ont conçu les coques des meilleurs navires, au « bassin d'essai des Carènes », œuvre exceptionnelle des frères Perret, promise à la destruction en raison de sa prétendue « vétusté » (???). L'opération devrait coûter 600 millions d'euros, dont 30 millions consacrés à la démolition. Sachant que le ministre de la Défense, Hervé Morin, présente l'opération comme un « geste architectural majeur, digne du xxie siècle et de la quatrième puissance militaire de la planète », Momus l'inscrit d'office sur la liste des candidats au GAGA d'or (geste architectural de grande ampleur).
Le 6 janvier, le Conseil de Paris montait sur ses grands chevaux. Bertrand Delanoë demandait à l'État de réfléchir à l'inscription du bassin de gira-tion au titre des Monuments historiques et de mener une réflexion sur les autres bâtiments dignes d'être conservés : sa lettre reste sans réponse. La presse entière tonitrue, La Tribune de
l'art par quatre fois, Le Figaro, Libération, Le Monde ainsi que ejoumal des Arts1. Les associations montrent les dents2. Les blogs s'échauffent et crient au scandale : « Un Pentagone à Balard, voilà qui fait moderne ! Gageons que la langue de travail sera bientôt l'anglais3. » Pierre Assouline crie son indignation sous le titre « Patrimoine, la grande braderie » 4. « Vendre l'hôtel ou le céder pour une longue durée, serait comme vendre une partie du Louvre : c'est inconcevable ! », s'écrie un inspecteur général honoraire des Monuments historiques. Inconcevable? Conseillons à ce citoyen vertueux de se remémorer l'exposition de la Cité de Chaillot « Le Grand Pari(s) », et d'y consulter le projet du « Grand Grand Louvre ». Une vaste galerie commerciale serait creusée sous le palais. La même insanité avait été prévue sous la place de la Concorde par « Actions Mécénat », à qui Bouygues avait fourni l'étude de faisabilité5. Dernière (grande) roue du carrosse, la rue de Valois, où les frères Perret sont déjà passés par profits et pertes, est frappée d'amnésie, après avoir proclamé bannière au vent la nécessité de sauvegarder le patrimoine du xxe siècle.
Pour en revenir à la place de la Concorde, le ministère de la Culture fait le gros dos. À la demande présentée par un parlementaire à Christine Albanel pour associer les Amis de l'hôtel de la Marine (ÂHM) à la réflexion sur l'avenir de ce monument historique, l'ancienne ministre donne un faux-semblant de réponse. Tout au plus applaudit-elle à la restauration des trois ou quatre salles (le salon des Amiraux, le salon d'Honneur et les galeries qui les jouxtent) et du ravalement de la façade, entièrement financée par le mécénat de Bouygues, géant du BIP, sous la houlette de l'ACMH Etienne Poncelet. Encore que les travaux entrepris, d'une qualité irréprochable, ne représentent qu'une infime partie de l'immeuble (335 m2 sur 19 oo° m2)' masquant ainsi la lourde tâche qui reste à effectuer.
On loue...
Face à la levée de boucliers contre l'exploitation marchande d'un bâtiment « construit par et pour l'État », il n'est plus question de vente. Ébranlé par la polémique, interrogé par Françoise de Panafieu, Hervé Morin répond dans leJ.O. qu'il convient « de l'intérêt historique et architectural unique » de l'hôtel de la Marine. Qu'à cela ne tienne ! À défaut de le vendre, on louera l'immeuble « à des entreprises ou à des personnes privées » en lançant « un appel à projets qui respectera nécessairement les protections patrimoniales6 ». Il s'agira d'un bail emphytéotique (99 ans), avance Éric Woerth, ministre du Budget. Or la location à un repreneur privé est aussi inacceptable qu'une vente. Que « cette maison de famille, seul de nos palais occupé sans discontinuité depuis plus de deux siècles et dont on n'a jamais rien vendu » (Olivier de Rohan) soit détournée de sa vocation, que l'on introduise sur le marché le fleuron patrimonial de la place de la Concorde, en d'autres temps, c'eût été une révolution et, hop, la guillotine ! Vouloir créer un « musée de l'Histoire de France », et profaner dans le même temps son temple, c'est défier les lois de la raison, sauf à y loger ledit musée, solution qui permettrait le maintien in situ du prestigieux mobilier de la marine (voir page suivante).
Hervé Morin avait promis des « projets extrêmement ambitieux et culturels », et affirmé, croyant nous rassurer (!) qu'il n'était pas question de « désosser l'hôtel de la Marine ». Le discours général est à la rentabilisation des monuments, trop lourds à entretenir, et à l'accessibilité du public à des lieux fermés sur eux-mêmes, isolés dans l'espace de la ville, de façon à en faire des pôles d'attractivité. Pourquoi pas, à condition que les travaux prévus ne déshonorent pas les monuments qu'ils souhaitent « valoriser » ? C'est le cas d'un autre bâtiment majeur, la Monnaie de Paris, qui sera toilettée par l'architecte Philippe Prost, dont le projet a été présenté au public fin 2008 pour une ouverture prévue en 2on7.
Il en va différemment pour l'hôtel de la Marine, dont les résultats du concours sont encore dans les limbes et dont le coût des travaux sera supporté par un privé (à l'inverse de la Monnaie de Paris qui finance elle-même sa restauration). Renaud Donnedieu de Vabres, ancien ministre aujourd'hui dans la sphère du privé, probablement inspiré par Georges Tron -député UMPde l'Essonne et auteur d'un rapport d'information